La Rumeur

La Rumeur, William Wyler, 1961, USA

Le film de William Wyler sorti en 1961 est la deuxième tentative d’adapter sur grand écran la pièce de théâtre de Lillian Hellman, The Children’s Hour.

Cette pièce, qui se joue à Broadway en 1934, raconte l’histoire vraie de deux femmes tenant une école pour filles en 1809, et dont les vies ont été ruinées après qu’une étudiante les accusa d’être lesbiennes. Malgré l’omniprésence du Code Hays* dans la prohibition de certains thèmes (dont l’homosexualité), la pièce connut un tel succès critique et commercial qu’il n’y eut pas vraiment de conséquences négatives, si ce n’est son interdiction de diffusion dans des villes comme Boston ou Chicago.

La rumeurEn 1936, William Wyler s’attelle à une première adaptation cinématographique avec Lillian Hellman au scénario et Samuel Goldwyn à la production, These Three. Le Code Hays étant en vigueur et sévère pour les productions cinématographiques, la parade trouvée pour le contourner est de faire de Karen Wright et Martha Dobie deux hétérosexuelles impliquées dans un triangle amoureux avec le même homme. Dans ce film, l’élément déclencheur n’est donc pas la diffusion d’une rumeur sur l’homosexualité mais sur l’adultère. La Motion Pictures Association of America (MPAA), puissante association de l’industrie du cinéma eut tellement peur qu’on découvrit les vraies origines de cette histoire qu’elle empêcha Wyler et United Artists de faire référence à la pièce, si bien que Lillian Hellman n’eut pas droit au crédit « d’après une pièce de Lillian Hellman ».

Vingt-cinq ans plus tard, en 1961, Wyler profite d’un (faible) vent de changement sur Hollywood pour reprendre cette histoire. Le Code Hays assouplit donc quelque peu ses règles si bien que l’homosexualité peut être mentionnée dans un long-métrage. Et certains décideurs n’hésitent pas à s’affirmer, comme le président de United Artists, Arthur Krim, qui se dit même prêt à sortir le film en 1961 sans l’approbation de la MPAA.

Le scénariste John Michael Hayes est choisi pour adapter de nouveau cette histoire, en conservant l’intrigue originale et la thématique lesbienne. Le résultat reste cependant très édulcoré et le film évoque seulement l’idée d’homosexualité. Dans le documentaire The Celluloid Closet (1995) de Rob Epstein and Jeffrey Friedman, Shirley Maclaine avoue qu’à aucun moment William Wyler a discuté avec les actrices des thèmes lesbiens : « We didn’t do the picture right (…) we were in the mindset of not understanding what we were basically doing ». Vingt ans plus tard, lors de la présentation de Carol (2015) au Festival de Cannes, Shirley Maclaine regrette de nouveau certains choix directoriaux : « Willie [Wyler] cut the scenes that indicated we were lovers, where I’m brushing Audrey’s hair, for example. There was no physical touching. I think he got afraid of it ».

La manière dont l’homosexualité est dépeinte et la non-volonté de la traiter comme elle aurait dû l’être créent une ambiguïté dans l’interprétation de l’oeuvre. À la fin du film, on ne sait pas où est la réelle tragédie : si c’est à quel point les ragots peuvent ruiner des vies, ou bien si c’est de ressentir des sentiments pour une personne du même sexe. Martha ne supporte plus la culpabilité de ressentir cela, elle est dévastée et se déteste foncièrement pour être comme ça. Elle se qualifie même de « sick and dirty », ce qui est bien loin d’un cinéma qui prônerait l’acceptation de nos individualités. Même si le film dresse un portrait sincère des effets dévastateurs des ragots et d’une culture puritaine sur des vies innocentes, il restera une frustration de voir des personnages dans la fuite et le dégoût de soi.