home Cinémathèque, Films 7e Genre La Meilleure Façon de marcher – Claude Miller, cinéaste de la subtilité

La Meilleure Façon de marcher – Claude Miller, cinéaste de la subtilité

Claude Miller n’a rien laissé de côté dans La meilleure façon de marcher, son premier long-métrage : scénario, dialogues, adaptation et réalisation portent son empreinte, mélange de subtilité et de perfectionnisme.

Cet ancien étudiant de l’I.D.H.E.C (Institut des hautes études cinématographiques) fait ses armes pendant près de dix ans (1965-1974) en tant qu’assistant-réalisateur auprès des plus grands. En effet, il assiste Marcel Carné (Trois chambres à Manhattan) et Robert Bresson (Au hasard Balthazar) en 1965, mais aussi Jacques Demy l’année suivante pour Les Demoiselles de Rochefort et Jean-Luc Godard pour Week-end en 1967. Sa maîtrise de l’univers cinématographique ne se limite pas à la réalisation puisqu’il est plusieurs fois régisseur général, toujours pour Jean-Luc Godard, et directeur de production pour François Truffaut[1] qui écrira d’ailleurs un article dithyrambique à propos de La meilleure façon de marcher.

Le synopsis du film est simple et efficace : Philippe (Patrick Bouchitey) et Marc (Patrick Dewaere) exercent le métier de moniteur de vacances dans les années 1960. Le premier, introverti et sensible, fait preuve de pédagogie et de douceur avec les enfants, notamment en animant un atelier théâtre, qui contraste avec la brutalité sportive du second. À l’occasion d’une soirée entre moniteurs, Marc pénètre dans la chambre de Patrick pour lui demander des bougies et le découvre alors travesti en femme. Claude Miller met par la suite en scène un habile jeu de silence et de sadisme, autrement dit la meilleure façon de filmer la délicatesse et la contradiction des émotions.

À sa sortie en 1976, le film reçoit des éloges unanimes de la part des critiques. Celui de François Truffaut salue la virtuosité sentimentale créée à l’écran tant par la technique de Claude Miller que par le jeu des acteurs de la nouvelle génération.

Il dresse à juste titre trois modes de narration qui irriguent le long-métrage : la fable, l’histoire psychologique et le récit autobiographique.[2] Dans un premier temps, le genre de la fable renvoie à l’expression d’une vérité morale, ici celle du bouleversement des codes. Marc, stéréotype de la virilité exacerbée, est troublé par son rapport avec Philippe qui remet en cause ses préceptes moraux et son comportement machiste. Il fait face à une autre vérité, intérieure d’une part, qu’est le sentiment d’ambiguïté, et extérieure d’autre part, qu’est de vivre autrement le monde normé. C’est pourquoi la fable se double d’une histoire psychologique : cette rencontre entre Philippe et Marc se finalise par un renversement des relations. Tous deux évoluent psychologiquement, se heurtant l’un à l’autre. Claude Miller dépeint une chorégraphie des individus qui s’entrechoquent et déploie de ce fait un récit autobiographique, car en fonction du point de vue, le spectateur peut adopter celui de Philippe ou de Marc, facilitant l’identification.

Ce sont cette empathie et cette assimilation mêmes que désigne François Truffaut lorsqu’il déclare que « Dans La meilleure façon de marcher, vous ne trouverez pas une scène, pas un plan qui ne se rapporte directement au sujet et pourtant les personnages sont vivants, ils nous paraissent vrais dans leur particularité et ils évoquent en même temps les types humains que nous avons rencontrés sinon en colonie de vacances, en tout cas à l’armée. »[3]

De plus, le critique résume en cinq termes les enjeux du film qui s’insère inéluctablement dans le contexte des années 1970 : « Les mots de racisme, sexisme, fascisme, homosexualité, virilité ne sont pas prononcés et n’ont pas besoin de l’être dans cette danse de mort qui se termine par un coup de couteau dans la cuisse. »[4] De manière globale, le film interroge une crise identitaire de la virilité, en écho avec notre actualité, d’où la nécessité de s’y référer pour comprendre ses origines.

Enfin, le cinéaste de la Nouvelle Vague applaudit le travail des acteurs qui selon lui concrétisent le scénario.[5] Patrick Bouchitey et Patrick Dewaere font effectivement partie d’une scène émergeante de nouveaux talents. Le premier est révélé par le film de Claude Miller, et le second a déjà fait ses preuves au théâtre et au cinéma, où il donne vie à ses personnages selon une méthode proche de l’Actor studio mêlant précision et naturel.

Parallèlement à l’article de François Truffaut, de nombreux critiques s’accordent sur l’ambiguïté, la subtilité et l’efficacité du film.[6]

Mais La meilleure façon de marcher a également une résonnance toute particulière au sein de la communauté homosexuelle. Le célèbre critique de cinéma et militant pour les droits des homosexuels Jean-Louis Bory écrit dans Le Nouvel Observateur du 23 février 1976 « Claude Miller a réussi un film aigu, tendre, pudique sur les incertitudes du cœur et des sens de l’adolescence. » Il félicite le « tour de force » qu’est celui de « décrire les troubles avec limpidité » et la « haine par peur de la différence »[7], tout en plaçant quelques réserves quant à la représentation classique de l’homosexualité masculine assimilée à la féminité.[8]

 

La meilleure façon de s’inscrire dans l’esprit des années 1970

La meilleure façon de marcher n’est pas le seul film qui traite des subtilités amoureuses et masculines dans les années 1970. Un tour de France et du monde permet de comprendre que le thème se manifeste sous plusieurs angles, et participe à une rhétorique de visibilité en lien avec les discours militants et les revendications légitimes.

En 1970, William Friedkin porte à l’écran un groupe d’homosexuels comme personnages principaux dans son film Les Garçons de la bande, et de l’autre côté de l’Atlantique, Luchino Visconti célèbre la mélancolie amoureuse dans Mort à Venise en 1971. Le même réalisateur filme Ludwig : le Crépuscule des dieux deux ans plus tard, retraçant l’existence de Louis II de Bavière. En 1975 sort en salles Le Droit du plus fort de Rainer Werner Fassbinder qui dépeint les relations sociales et sexuelles d’hommes gays. La même année sont projetés avec plus ou moins de difficultés The Rocky Horror Picture Show (Jim Sharman) et Salò ou les 120 journées de Sodome (Pier Paolo Pasolini, on pense plus particulièrement à la censure internationale qui a frappé ce long-métrage, derrière œuvre du cinéaste avant son assassinat). 1976 marque la réalisation de Sebastiane par Derek Jarman, entièrement tourné en Latin et proposant une traduction homoérotique de la vie du Saint qui a fait scandale. Arthur Bressan Junior propose en 1978 un documentaire sur la situation des homosexuels intitulé Gay USA qui se fonde notamment sur des archives des mouvements et des défilés. Edouard Molinaro réalise à la même époque La Cage aux folles, adaptation de la pièce de théâtre, qui met en scène un couple d’homosexuels dirigeant un cabaret de travestis. En Espagne, Eloy de la Iglesia s’attaque à la question de l’homosexualité dans El diputado qui présente un homme politique gay en proie à des menaces de scandales. Lionel Soukaz et Guy Hocquenghem réalisent Race d’EP (1979) qui donne à voir une histoire de l’homosexualité en sketches et se positionne dans les pas du cinéma militant.[9]

La meilleure façon de marcher s’introduit donc dans une décennie aux productions hétéroclites : comédies, drames, documentaires, manifestes, biopics, etc. suggèrent ou montrent des personnages masculins bisexuels ou homosexuels, travestis ou non.

La France détient une place originale dans cette histoire du cinéma en rapport avec les questions de sexualités et de genres. En effet, la Nouvelle Vague s’intéresse peu à la représentation des minorités sexuelles, exception faite de l’homosexualité féminine.

Didier Roth-Bettoni dans L’Homosexualité au cinéma rappelle l’ « ignorance » de ce mouvement cinématographique qui tente tant bien que mal d’afficher une « sensibilité queer » dans Les Godelureaux de Claude Chabrol en 1961, et participe davantage à une représentation traditionnelle de l’homosexualité comme dans Les Amitiés particulières de Jean Delannoy (à partir du roman de Roger Peyrefitte) qui fait scandale au sein de l’Église catholique et de la droite à cause des relations entre religieux et jeunes garçons dans un internat.

Outre la catégorisation des représentations, certains films font briller l’homosexualité par son absence : c’est le cas spécifique de Plein soleil de René Clément (1960) basé sur le roman Monsieur Ripley de Patricia Highsmith publié en 1955 (à qui l’on doit L’Inconnu du Nord-Express de 1951 porté à l’écran la même année par Alfred Hitchcock où le maître chanteur et sa victime entretiennent une relation équivoque, et The Price of Salt de 1952 adapté sous le titre de Carol en 2015 par Todd Haynes qui met en scène une relation lesbienne dans l’Amérique conservatrice des années 1950). Dans Plein soleil, les caractéristiques gays des deux personnages sont complètement passées sous silence.

Le manque de personnages homosexuels, doublé d’une possible réticence, s’atténue pendant la décennie 1970.

Les relations entre hommes ne sont plus stigmatisées, si l’on en croit aussi le nombre d’acteurs qui accepte d’incarner des personnages gays dans divers registres. Jean Rochefort se met certes en couple avec une femme dans La Liberté en croupe d’Edouard Molinaro en 1970, éprouvant toutefois des sentiments pour le fils de cette dernière. Michael Londsale interprète un prêtre pédophile dans Le Souffle au cœur (Louis Malle, 1971). Un an plus tard Jean Desailly est détroussé par un tapin dans le film de Jean-Pierre Melville Un flic. Dans La Nuit américaine de François Truffaut en 1973, Jean-Pierre Aumont reçoit son amant sur le tournage d’un film.

En contrepied de l’hermétisme de la Nouvelle Vague, ces quelques exemples et bien d’autres s’accompagnent d’un cinéma d’art et d’essai français qui explore l’homosexualité. En 1974, Adolfo Arrieta réalise Les Intrigues de Sylvia Couski avec Marie France et Hélène Hazera notamment, figures de proue de la scène trans. Interroger les sexualités et les genres passe aussi par les expérimentations cinématographiques du duo Klonaris et Thomadaki.[10]

En somme, La meilleure façon de marcher est aussi celle de filmer une époque et une atmosphère, de faire déambuler le spectateur au sein de l’histoire du cinéma et des représentations. Ce dernier ne peut trouver sa « meilleure façon de marcher » qu’en prenant en considération les événements culturels, sociaux et politiques qui l’ont précédé ; en n’oubliant pas les luttes, ainsi que leurs actrices et acteurs.

 

Sources / Pour aller plus loin

ROTH-BETTONI, Didier, L’Homosexualité au cinéma, Paris, La Musardine, 2007.

La Meilleure façon de marcher, [Film. Scénario et dialogues in extenso], Paris, L’Avant scène, 1976.

[1] La Meilleure façon de marcher, [Film. Scénario et dialogues in extenso], Paris, L’Avant scène, 1976.

[2] Ibidem : François Truffaut, « De l’abstrait au concret », pages 5-6.

[3] Ibidem : François Truffaut, « De l’abstrait au concret », pages 5-6.

[4] Ibidem : François Truffaut, « De l’abstrait au concret », pages 5-6.

[5] Ibidem : François Truffaut, « De l’abstrait au concret », pages 5-6.

[6] Respectivement : José Maria Bescos, Pariscop, 25 février 1976 ; François Forestier, L’Express, 1er mars 1976 ; Claude Beylie, Ecran 76, mars 1976 (in ibidem, pages 55-56).

[7] Ibidem, pages 55-56

[8] ROTH-BETTONI, Didier, L’Homosexualité au cinéma, Paris, La Musardine, 2007, pages 241-242.

[9] ROTH-BETTONI, Didier, op. cit. (chronologie).

[10] Ibidem, pages 218-257.