BOYS’ DON’T CRY

Un film de Kimberly Peirce
Avec Hilary Swank, Chloe Sevigny, Alison Folland
Scénario: Kimberly Peirce, Andy Bienen
Durée: 118 mn
Production: EU (1999)

Brandon Teena, jeune transgenre, quitte sa ville natale du Nebraska sous la menace, quand le frère de son ex-petite amie découvre qu’il est trans. Réinstallé dans la petite ville de Falls City, Brandon tombe amoureux de Lana et ils commencent à envisager un avenir commun. Mais quand ses amis, John et Tom, apprennent le secret de Brandon, c’est le drame. Centré sur un fait divers tragique survenu en 1993, ce premier long-métrage de Kimberly Peirce se révèle une chronique impitoyable de l’Amérique profonde. « Revenir sur ce film, inscrit dans l’histoire des représentations cinématographiques des personnes trans comme une oeuvre pionnière, est à la fois l’occasion de mesurer le chemin parcouru depuis et celui qu’il reste à parcourir. » (Bérénice Hamidi)

Notre invitée : Bérénice Hamidi, professeure en esthétiques et politiques des arts vivants à l’université Lyon 2 et membre honoraire de l’Institut Universitaire de France. Ses recherches croisent sociologie, esthétique et études culturelles dans une perspective intersectionnelle. Elle s’intéresse aux enjeux politiques des représentations culturelles (théâtre, cinéma, séries, romans).


TROIS RENCONTRES AVEC LE RÉALISATEUR AMÉRICAIN DAVID WEISSMAN

Dans le cadre d’un partenariat entre le 7e genre- le Festival Chéries – Chéris 2023 et le collectif des archives LGBTQI+

Lundi 4 décembre 2023 à 20H30 au cinéma Le Brady.

We were Here (2010)

We Were Here documente l’arrivée de ce qu’on appelait la « peste gay » au début des années 1980. Il met en lumière les profonds problèmes personnels et communautaires soulevés par l’épidémie de sida ainsi que les vastes bouleversements politiques et sociaux qu’elle a déclenchés. Au début de l’épidémie, la réponse compatissante, multiforme et créative de San Francisco au SIDA est devenue connue sous le nom de « modèle de San Francisco ». L’infrastructure militante et progressiste de la ville, née dans les années 1960, combinée à la communauté gay hautement politisée de San Francisco, centrée autour du quartier de Castro Street, a contribué à surmonter les obstacles d’une nation à la fois homophobe et dépourvue de soins de santé universels. We Were Here utilise l’expérience de San Francisco avec le SIDA pour ouvrir une conversation attendue depuis longtemps sur l’histoire de l’épidémie et les leçons à en tirer.

Film suivi d’une discussion animée par Anne Delabre avec le réalisateur David Weissman.

Interview long format de David Weissman par Christophe Martet, pour Komitid, mise en ligne le 1er décembre 2023.

Mercredi 6 décembre 2023 à 20H00 au Tango Paris.

The Cockettes (2002)

Documentaire de 102 min. de Bill Weber et David Weissman.
Flamboyantes, les Cockettes, troupe de théâtre et communauté d’artistes bohèmes, mettent le
feu aux nuits du San Francisco des années 1970. Autour de leur charismatique leader Hibiscus,
mêlant philosophie hippie, exubérance Drag Queen et trip burlesque sous acide, les spectacles
des Cockettes transgressent follement tous les tabous.

La projection sera suivie d’une rencontre avec le réalisateur David Weissman animée par
Anne Delabre. La soirée se prolongera avec un DJ-set Camp et Queer 70’s.

Le Tango Paris, 11, rue au Maire, 75003 Paris.

Dimanche 10 décembre 2023 de 14h à 16h au tiers lieu Césure.

Atelier d’archives orales sur le VIH-sida et le dialogue intergénérationnel, organisé par le Collectif des archives LGBTQI+, en présence de David Weissman et à partir de son travail documentaire Conversations with Gay Elders (2016), visible gratuitement sur son site.

Césure, salle 520, 13 rue Santeuil, 75005 Paris

THE LEATHER BOYS

Lundi 24 octobre 2022 à 20h30 au cinéma Le Brady

Un film de Sidney J. Furie

Avec Rita Tushigham, Colin Campbell, Dudley Sutton

Scénario Gillian Freeman (d’après son roman)

Durée: 108 mn

Production: GB (1964)

Adapté d’un livre de 1961 et diffusé au Royaume-Uni trois ans plus tard, The Leather Boys est loin du porno S/M que le titre laisse envisager. Le sous-texte, en revanche, est omniprésent, tant les dialogues machos et les minettes qu’on épouse sans réfléchir font la part belle aux amitiés masculines. Reggie, marié à 18 ans, se découvre des affinités pour le bien-nommé Dick, qui l’accueille dans la chambre qu’il occupe chez sa grand-mère, où il faut partager un lit. Quand Reggie comprend que sa femme lui ment à longueur de journée, il accepte l’offre de Dick d’embarquer pour une nouvelle vie en Amérique. Vont-ils frotter leurs cuirs à celui de Marlon Brando, ou partir en virée avec Easy Rider ? Rien n’est moins sûr dans le Londres étriqué des années cinquante.

Notre invité : Richard Dyer, professeur émérite de cinéma à King’s College London, auteur
de nombreux ouvrages sur la représentation de l’homosexualité au cinéma.

Anne Delabre, Richard Dyer et Anne Crémieux. © Le7e genre

Présentation Powerpoint de Richard Dyer de The Leather Boy.


DESERT HEARTS

Lundi 27 juin 2022 à 20h30 au cinéma Le Brady.

Un film de Donna Deitch
Avec Helen Shaver, Patricia Charbonneau, Audra Lindley
Scénario Nathalie Cooper, Jane Vance Rule (roman)
Durée: 96 mn
Production: EU (1985)

1959 : Vivian Bell, professeur de littérature à New York arrive à Reno (Nevada) dans le but
de divorcer. Elle est hébergée dans un ranch par Frances Parker. Introvertie, peu assurée,
Vivian a prévu de se plonger dans le travail pour oublier. Mais elle fait la connaissance de
Cay, la belle-fille de Frances. Ouvertement lesbienne, cette sculptrice de 25 ans tombe bientôt
amoureuse de l’universitaire de dix ans son aînée… Sorti en 1985, Desert Hearts n’a de
mélancolique que son titre, c’est ce qui fera son succès. L’énergie libérée de Cay ne peut que
séduire Vivian, et le public avec elle. Mais le qu’en-dira-t-on et les bonnes manières auront-
elles raison de cet amour insolite ? Sans drame, les deux femmes vont vivre leur relation telle
que l’époque le permettait, ouvrant un possible que tant de fictions avaient nié jusqu’alors.

Notre invitée: Donna Deitch, réalisatrice.


OLIVIA et VICTIM dans le cadre du festival Chéries-Chéris (novembre 2019)

Le 7e genre est partenaire du festival de films LGBT de Paris ‘Chéries-Chéris’ pour ses séances spéciales ‘patrimoine’ 

Lundi 25 nov. 2019 15h25 au MK2 Beaubourg (Paris 3)

OLIVIA, de Jacqueline Audry (1951)

Film le plus audacieux de Jacqueline Audry, cette adaptation du roman autobiographique à succès de Dorothy Bussy, publié sous pseudonyme en 1948 par Leonard Woolf (veuf de Virginia), divisa la critique lors de sa sortie en salles en raison de sa dimension éminemment transgressive.


Jeudi 21 nov. 15h30 au MK2 Beaubourg (Paris 3)

VICTIM, de Basil Dearden (1961)

Réalisé alors que la Grande-Bretagne n’a toujours pas passé le pas de lever l’illégalité des relations homosexuelles, Victim est une entreprise de dénonciation d’une loi totalement injuste. Mais plus qu’un simple film à thèse qui ne prêcherait que les convaincus, Victim est avant tout un polar bien mené, offrant une galerie de personnages aussi complexes que variés. Avec dans le rôle-titre un Dirk Bogarde qui allait alors entamer la seconde (et la plus passionnante) partie de sa carrière.
Jeudi 21 nov. 15h30 ›› MK2 Beaubourg

Séances suivies d’un débat avec Anne Delabre, journaliste, autrice et programmatrice du ciné-club Le 7e Genre.

 


LES ÉQUILIBRISTES

Séance du 23 septembre 2019

Réalisation : Nico Papatakis 

Scénario : Nico Papatakis

Avec : Michel Piccoli, Lilah Dadi, Polly Walker

Durée : 2h08

Production : France (1991)

Michel Piccoli incarne un écrivain homosexuel en mal d’inspiration qui s’éprend d’un jeune homme dont il veut faire le plus grand équilibriste du monde. Jean Genet a écrit Le Funambule, Nico Papatakis a réalisé Les Equilibristes, en s’inspirant de la relation tumultueuse de l’artiste avec Abdallah, qui s’achèvera par le suicide de ce dernier, en 1964. Les cinq films de Papatakis sont des tableaux impitoyables des rapports de classe et de genre : la lutte éternelle entre maîtres et esclaves est au centre de son œuvre. Les films de ce cinéaste d’origine grecque et éthiopienne, immigré en France en 1939, sont aussi des allégories du cinéma avec des personnages réalisateurs d’un destin de révolte qu’ils décident à la fois de pratiquer et de mettre en scène. Les Equilibristes est un rituel et une parodie cruelle de la machine-cinéma, et la mise en échec du mécanisme spectaculaire.

Notre invité : Federico Rossin, historien du cinéma et programmateur indépendant.

Manuela Papatakis, fille de Nico Papatakis, et Albert Dichy, directeur littéraire de l’IMEC (Institut des mémoires de l’édition contemporaine) nous avaient également fait l’honneur de leur présence pour cette séance.

(suite…)

CRUISING

Samedi 30 août à l’Hôtel de Ville de Paris

Séance en partenariat avec le festival de films LGBT de Paris ‘Chéries-Chéris’, dans le cadre de l’exposition ‘Champs d’amours – 100 ans de cinéma Arc-en-ciel’ à l’Hôtel de Ville de Paris

CRUISING (La Chasse)
de William Friedkin (1980), avec Al Pacino, Karen Allen, Paul Sorvino

A New York une série de meurtres violents vise des homosexuels adeptes de pratiques sado-masochistes. Steve Burns (Al Pacino), un jeune policier, est chargé de l’enquête et doit, pour ce faire, infiltrer le milieu gay de Greenwich Village…
Appels à empêcher le tournage, courriers de protestations, menaces de mort, insultes et jets de pierre en directions des comédiens et techniciens,… Dès l’annonce du projet, de nombreux groupes gays se mobilisent contre Cruising. « Après tout, souligne le réalisateur William Friedkin, cette communauté mobilisait ses efforts pour obtenir sa légitimité. Elle craignait que mon film, décrivant des pratiques sexuelles marginales, la ramène plusieurs années en arrière. Elle se trompait mais, aujourd’hui, je comprends ses craintes. » Dans son livre L’Homosexualité au cinéma, Didier Roth-Bettoni souligne le décalage entre ces réactions innombrables et la réalité de l’œuvre : « Car s’il est bien un film américain de l’époque à ne porter aucun jugement sur l’homosexualité, à se contenter de décrire jusque dans des détails assez inouï la réalité d’un certain mode de vie gay, à oser mettre en scène l’homosexualité jusque dans sa part sexuelle, c’est bien Cruising, fascinant documentaire fasciné par le cadre où va se jouer sa fiction policière.»

La projection sera suivie d’un débat avec Anne Delabre, journaliste et programmatrice du ciné-club ‘Le 7e Genre’ et Didier Roth-Bettoni, historien du cinéma LGBTQI+ et commissaire de l’exposition ‘Champs d’amours – 100 ans de cinéma Arc-en-Ciel’ à l’Hôtel de Ville de Paris.

 

TOGETHER ALONE

Séance du 3 juin 2019

Réalisation : PJ Castellaneta

Scénario : PJ Castellaneta

Avec : Todd Stites et Teddy Curry

Durée : 1h27

Production : EU (1991) 

 

Tourné en onze nuits avec un budget minime par un cinéaste novice, Together Alone est un huis-clos en noir et blanc entre deux inconnus, qui viennent de faire l’amour sans préservatif après une rencontre dans un bar gay. Sida, homosexualité, bisexualité, solitude, désirs, avortement, mort, culpabilité, militantisme, etc… Autant de thématiques que Brian et Bryan abordent au cours de ces quelques heures d’échanges sans tabou. « La richesse du film de PJ Castellaneta tient pour une large part, outre son filmage sensuel au plus proche de la peau des personnages, à l’intensité de ce dialogue tendu comme un corde, où deux êtres semblent perpétuellement prêts à s’abandonner  avant de se ressaisir, entre confidences et doutes, vérités et mensonges, complicités et escarmouches, » souligne Didier Roth-Bettoni dans son ouvrage L’Homosexualité au cinéma (La Musardine).

Notre invité : Didier Roth-Bettoni, historien du cinéma LGBTQI, producteur à France Culture.

 

(suite…)

The Celluloid Closet : un film documentaire manifeste et militant

The Celluloid Closet est tout d’abord un ouvrage engagé et critique, rédigé par Vito Russo, publié en 1981 puis dans une réédition augmentée en 1987. Il fournit l’essentielle trame du documentaire de Rob Epstein et de Jeffrey Friedman sorti en 1995, pour une mise en image didactique accompagnée de riches extraits et interviews, proposant ainsi une histoire des représentations de l’homosexualité à l’écran, des débuts du cinéma aux années 1990.

Rob Epstein et Jeffrey Friedman ont choisi de traiter plutôt objectivement leur sujet d’étude, afin d’interroger le couple contexte historique et enjeux cinématographiques produisant un langage de représentations stéréotypées multiples, explicites ou implicites. Pour rendre compte de la situation du cinéma hollywoodien dans sa globalité, ils mêlent habillement au fil narrateur historicisant porté par la voix de Lily Tomlin qui commente les extraits, des témoignages d’acteurs (Tony Curtis, Whoopi Goldberg, Shirley MacLaine, Tom Hanks, Susan Sarandon, Farley Granger, Antonio Fargas, Harry Hamlin), d’historiens et de théoriciens du cinéma (Richard Dyer), d’écrivains et de journalistes (Armistead Maupin, Susie Bright), de scénaristes (Harvey Forbes Fierstein, Arthur Laurents, Gore Vidal, Stewart Stern, Paul Rudnick) et de producteurs (Jan Oxenberg, Jay Presson Allen, Bary Sandler, John Schlesinger) engagés dans la lutte des droits LGTBQI+ quelle que soit leur orientation sexuelle. Là où Vito Russo évoque dans son livre la difficulté de faire parler les personnalités du cinéma hollywoodien qui craignent une stigmatisation sexuelle, les deux réalisateurs réussissent à solliciter d’illustres individus qui permettent de dessiner un portrait précis de la manière dont est pensé, réalisé et produit le cinéma hollywoodien, à la fois comme principal lieu de diffusion des clichés et comme lieu d’innovations des représentations.

Le documentaire dresse un constat période par période des portraits homosexuels subissant des modifications en fonction du cadre historique et social. De cette manière, Rob Epstein et Jeffrey Friedman rappellent plus que jamais les liens inextricables entre cinéma et histoire. Et il est à Richard Dyer d’affirmer « l’apprentissage de la sexualité par les films », d’où leur importance comme sources et vecteurs de discours, pour celles et ceux qui les professent d’une part, et celles et ceux qui les reçoivent d’autre part.

Quand les débuts du cinéma américain jettent les premières bases des représentations homosexuelles

  1. Une date phare en histoire du cinéma car elle fixe sa naissance. En effet, le 28 décembre a lieu au sous-sol du Grand Café à Paris la première projection payante du cinématographe, invention brevetée par les frères Lumière. Mais de l’autre côté de l’Atlantique et dans l’histoire des représentations homosexuelles, la date fait écho : The Gay Brothers est un court-métrage expérimental réalisé par William Dickson pour les studios du célèbre inventeur Thomas Edison, et offrant au regard deux hommes dansant la valse.

Les tous premiers pas de l’homosexualité au cinéma se font sous le prisme de l’humour, du vaudeville et du spectacle : en aucun cas elle ne constitue le danger immoral et perfide des décennies à venir ! En témoignent notamment les facéties de Fatty Arbuckle qui se grime en femme dans Miss Fatty’s Seaside Loversi (1915) avant d’en faire une de ses spécialités comme le raconte Vito Russo. A Florida Enchantment de Mr. et Mrs. Sidney Drew (1914) met en scène ouvertement des personnages bisexuels et homosexuels en jouant sur les codes de la lesbienne butch et du gay efféminé, qui dès les années 1910, devient une figure incontournable sous l’appellation de « sissy ».

Florence Tamagne dans son article « Genre et homosexualité. De l’influence des stéréotypes homophobes sur les représentations homosexuelles » explique que les « stéréotypes vont se cristalliser autour des figures de l’homosexuel et de la lesbienne, désormais définis par leurs seules pratiques sexuelles, et constitués comme un groupe à part, en marge de la société ». Plus loin, elle suppose que le cliché du gay efféminé provient des thèses de Magnus Hirschfeld, médecin et militant homosexuel, qui reprend l’idée d’un « troisième sexe » doté d’ « une âme de femme dans un corps d’homme ».[i]

Ce jeu sur les genres et l’orientation sexuelle est représenté dans une des scènes de Charlot fait son cinéma en 1914 pendant laquelle il embrasse une femme déguisée en homme, suscitant le sarcasme gestuel d’un compagnon de travail. Le stéréotype s’affirme donc en formule populaire pour reconnaître les personnages homosexuels et faire rire.

La figure du sissy jouit d’une « carrière florissante à Hollywood » comme le met en image The Celluloid Closet. Il faut avant tout se souvenir que le terme « sissy » est une insulte pour désigner un homme à l’attitude et aux pratiques efféminées. La réappropriation de l’injure agit comme un « énoncé performatif » pour reprendre l’expression de Didier Éribon dans Réflexions sur la question gay qui « produit une prise de conscience de soi même comme un ‘autre’ que les autres transforment en ‘objet’ ».[ii]

Avant d’être une prise de conscience et une affirmation telles qu’elles auront lieu à partir des années 1970, le sissy véhicule une visibilité négative : réduisant l’homosexuel à une parodie de la femme cette figure a pour unique but de soulever l’hilarité du public par ses manières (Our Betters de George Cukor en 1933, ou encore La Joyeuse divorcée de Mark Sandrich en 1934). L’apogée du sissy correspond à la période pré-Code (avant 1934) où l’on voit émerger nombre de films et de représentations explicites, soulevant la crainte d’une débauche morale par le gouvernement américain et la future mise en place du code d’autocensure.

Si les sissies et les hommes habillés en femme font rire, ce n’est pas le cas des femmes travesties en homme. Elles renversent de ce fait un héritage des rapports de force et de pouvoir où les femmes occupent la position de sujet inférieur et dominé. En revêtant l’habit d’homme, elles revêtent également son statut social et deviennent leur semblable. Parmi les exemples du livre de Vito Russo, Rob Epstein et Jeffrey Friedman utilisent deux célèbres films pour illustrer leurs propos. D’un côté Marlene Dietrich dans Morocco (Josef von Sternberg, 1931) embrasse pendant un spectacle une femme : pour l’auteur de The Celluloid Closet, l’androgynie de l’actrice et son baiser sont au service d’une « attraction exotique » afin d’attirer l’attention de Gary Cooper. Or il n’en demeure pas moins que ce baiser, aussi furtif et attractif soit-il, offre une visibilité et une référence lesbienne. Le documentaire rappelle par ailleurs que La Reine Christine de Rouben Mamoulian (1933) basé sur la vie de Christine de Suède n’a pas échappé à la relecture édulcorée hollywoodienne : l’indépendance de la légendaire souveraine cède au conformisme sentimental et à l’abdication politique.

Les effets du code d’autocensure

Appliqué de 1934 à 1966, le Motion Picture Production Code, plus souvent connu sous le nom de « Code Hays », découle d’une longue série de mises en garde et de réglementation pour le contrôle des films hollywoodiens. Déjà, dès le début du cinéma, la censure touche le contenu des films et la vie des stars. Petit à petit vont se concrétiser des actions visant à contrôler les films afin d’éviter les pertes financières liées aux comités de censure locaux et fédéraux. Le sénateur William Hays se voit rapidement confier la tâche d’ériger une liste de « Don’t » et « Be careful » visant à régir les représentations en termes de nudité, de sexualité, de profanation, de drogues, d’alcool, de vie familiale et conjugale, etc. Un premier code est mis en place en 1930, mais trop peu respecté et efficace. Et c’est en 1934, sous la pression de la Ligue de Vertu, que l’application du code d’autocensure est effective sous la direction de Joseph Breen, censeur en chef d’Hollywood. Les principes du code sont simples : il s’agit d’éduquer et d’élever les esprits en prônant les valeurs morales. Les films sont soumis à un fonctionnement strict : il est certes possible d’enfreindre la liste des infractions mais toujours sous couvert de justifications scénaristiques ; tout écart doit davantage être suggéré que montré, et enfin toute déviation morale ne doit être ni séduisante ni excitante.

Au regard de ces critères, de nombreux films subissent une écriture par la censure. C’est notamment le cas du Poison (Billy Wilder, 1945) qui proposait comme personnage un écrivain à la sexualité ambiguë se substituant à un écrivain alcoolique. Feux croisés (Edward Dmytryk, 1947) qui donnait à voir un film sur la persécution des gays se transforme en un film sur des crimes antisémites.

Le « Code Hays », au-delà des réécritures scénaristiques sous la pression de la censure, renforce des références implicites à l’homosexualité tout en stigmatisant l’homosexuel comme personnage pervers et dépravé, nouvelle figure du cinéma hollywoodien.

The Celluloid Closet prend pour exemple La Fille de Dracula sorti en 1936 et réalisé par Lambert Hillyer. L’homosexualité représentée à demi-mot n’est toutefois pas gommée et assimile le désir lesbien de la comtesse Marya Zaleska à la mort (une parfaite illustration cinématographique du couple Éros / Thanatos).

Il en va de même pour Rebecca (Alfred Hitchcock, 1940) qui ne renvoie jamais explicitement à l’homosexualité féminine mais, qui, par le biais de la célèbre scène où Mrs. Danvers touche sensuellement les fourrures et ouvre les placards de lingerie de la défunte maîtresse de maison, met à l’écran une obsession amoureuse sordide.

Un an plus tard sort en salles Le Faucon maltais de John Huston où là encore on peut comprendre que le personnage principal est homosexuel lorsqu’il évoque le parfum des gardénias – d’ailleurs dans le roman, le personnage est ouvertement gay.

Le coup de maître revient à Alfred Hitchcock pour La Corde (1948) : le documentaire explique que les censeurs ne se sont pas rendu compte du couple homosexuel meurtrier que formaient à l’écran les deux acteurs.

Soit enfermées, soit malades, c’est ce que permet le code d’autocensure en terme de représentations puisque Femmes en cage (John Cromwell, 1950) se situe dans une prison dirigée par une imposante et violente matrone. Dans La Femme aux chimères [Young Man with a Horn] de Michael Curtiz sorti la même année, le mari (Kirk Douglas) de Lauren Bacall lui rétorque « You are a sick girl, Amy, you should see a doctor. »

Les exemples se multiplient au fur et à mesure des années durant lesquelles est appliqué le code, de La Fureur de vivre (Elia Kazan, 1955) en passant par Thé et Sympathie (Vincente Minnelli, 1956), mais aussi par Ben-Hur (1959) où Gore Vidal propose à William Wyler de mettre en scène une histoire d’amour implicite entre Ben-Hur et Messala. La même année, Certains l’aiment chaud de Billy Wilder transgresse les genres aussi bien cinématographiques que masculin et féminin[iii] et conclut sur l’idée que « Notre sexualité est multiforme »[iv]. Le film n’est pas censuré car il joue sur le registre de la comédie, mais a le mérite de questionner la sexualité et le genre au nez du code.

Soudain l’été dernier de Joseph L. Mankiewicz adaptée de la pièce éponyme de Tennessee Williams sort en 1959 et narre l’histoire de femmes rabattant des hommes pour Sebastian. Le New York Times critique vivement le long-métrage afin de prévenir le public du vice : « Si vous voulez voir le viol, l’inceste, la sodomie, le cannibalisme : c’est le bon film ! » qui finalement se précipitera en salles. Florence Tamagne s’attarde sur ce film dans son article. Elle note en effet que le héros est dépourvu de visage et de voix, jusqu’au supplice final. Aussi, sa mémoire et son histoire ne sont relatées que par le biais d’Elizabeth Taylor et de Montgomery Clift incarnant son psychiatre. L’historienne démontre en quoi le film utilise des références homosexuelles sans pour autant l’évoquer explicitement : c’est principalement le nom du personnage, Sebastian, qui rappelle le saint martyr considéré comme une figure homo-érotique.[v]

Dans La Rumeur (William Wyler, 1962, d’après la pièce de Lillian Hellman), Shirley MacLaine (Martha Dobie) ne supporte plus ses sentiments pour Audrey Hepburn car « [Elle se] sen[t] sale et malade ». Une rumeur basée sur une accusation d’enfant qui irrigue tout le long-métrage sans être formulée et qui est à l’origine du suicide de Martha. Ce film participe à cette longue généalogie des représentations homosexuelles où les personnages se tuent à cause de leur orientation et de la pression sociale qui assigne l’homosexualité à la maladie (celle-ci étant reconnue comme pathologie jusqu’en 1973 aux États-Unis et jusqu’en 1992 en France).

L’après-Code : quelles représentations ?

La fin du code est marquée par le retour de films traitant frontalement de sexualité et préparant la vague de libération des années 1960-1970. Néanmoins, elle reste assez défavorable à une image positive de l’homosexualité dans les films. Et si les émeutes de Stonewall en 1969 ont initié une prise de parole contestatrice par les lesbiennes et les gays, l’industrie cinématographique continue de relayer des stéréotypes et d’user de l’invisibilisation. Rares sont donc les exemples qui se détachent du contexte historique et donne à voir de façon bienveillante l’homosexualité : Les garçons de la bande de William Friedkin (1970) demeure une exception.

Les années 1980 offre davantage de visibilité et de représentations diversifiées, ouvrant la voie à des films explicitement homosexuels – parfois pour un public homosexuel – se poursuivant dans les années 1990.

La Chasse [Cruising] de William Friedkin (1980) met en scène le milieu SM gay infiltré par un policier (Al Pacino) à la recherche d’un tueur en série d’homosexuels. Arthur Hiller réalise Making Love en 1982 avec Harry Hamlin qui témoigne dans The Celluloid Closet des enjeux d’un rôle d’homosexuel en début de carrière qui selon son agent la détruirait. Le film innove en dépeignant à l’écran l’amour tendre entre deux hommes, ce qui a eu comme premier effet de choquer les spectateurs et d’interroger la différence de perception entre représentations de l’homosexualité masculine et de l’homosexualité féminine.

En effet, si l’homosexualité masculine touche les questions de virilité et met mal à l’aise les spectateurs hommes, il n’en est pas de même pour l’homosexualité féminine qui offre un spectacle excitant pour ceux-ci. Au-delà de cet aspect, Susan Sarandon évoque ses souvenirs sur le tournage des Prédateurs de Tony Scott sorti en 1983. Le scénario suggérait que sa relation avec Catherine Deneuve était sous l’emprise de l’alcool, ce contre quoi elle protesta afin d’affirmer la possibilité du désir lesbien détaché de l’excuse de l’ivresse.

En écho à l’ouvrage augmenté de Vito Russo, le documentaire propose un panorama des films des années 1990 qui mettent à l’écran des personnages homosexuels dénués de stéréotypes et dans des histoires diverses. Notons le très célèbre Thelma et Louise de Ridley Scott (1991) qui a joui de nombreuses relectures féministes et homosexuelles, de Garçon d’Honneur (Ang Lee, 1993) et surtout de Philadelphia de Jonathan Demme (1993, aussi réalisateur du Silence des Agneaux). Le film permet à Tom Hanks de gagner son premier Oscar du meilleur acteur et s’attaque à la thématique du Sida afin de sensibiliser les spectateurs.

The Celluloid Closet présente en somme une histoire des ‘ghettos visuels’ en termes de stéréotypes, à contrebalancer toutefois avec les innovations scénaristiques qui tentent de représenter et de bricoler des personnages homosexuels dans les années d’invisibilisation hollywoodiennes. Or, ces films aux discours équivoques peuvent également être considérés comme une réappropriation des images par la culture homosexuelle, avant que les mouvements de revendication et la refonte du système hollywoodien ne permettent de figurer des personnages explicitement lesbiens et gays à partir des années 1970-1980.

Céline Dubois

 

Sources / Pour aller plus loin

CERISUELO, Marc et VAN REETH, Adèle,  « Mélange des genres (4/4) : Certains l’aiment chaud de Billy Wilder », Les Chemins de la philosophie, France Culture, 23 août 2017, [en ligne], URL : https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/melange-de-genres-44-certains-laiment-chaud-de-billy-wilder

ÉRIBON, Didier, Réflexions sur la question gay, Paris, Fayard, 1999.

ROONEY, David, « The Celluloid Closet », Variety, 11 septembre 1995, [en ligne], URL : https://variety.com/1995/film/reviews/the-celluloid-closet-1200442947/, consulté le 8 novembre 2018.

RUSSO, Vito, The Celluloid Closet. Homosexualy in the movies, Harper & Row, New York, 1987.

TAMAGNE, Florence, « Genre et homosexualité. De l’influence des stéréotypes homophobes sur les représentations de l’homosexualité », Vingtième Siècle. Revue d’histoire 2002/3 (no 75), p. 61-73.

 

 

[i] TAMAGNE, Florence, « Genre et homosexualité. De l’influence des stéréotypes homophobes sur les représentations de l’homosexualité », Vingtième Siècle. Revue d’histoire 2002/3 (no 75), p. 61-73. Elle cite l’article « Les types sexuels intermédiaires » de Magnus Hirschfeld paru en 1910.

[ii] ÉRIBON, Didier, Réflexions sur la question gay, Paris, Fayard, 1999, p. 30-31.

[iii] CERISUELO, Marc et VAN REETH, Adèle,  « Mélange des genres (4/4) : Certains l’aiment chaud de Billy Wilder », Les Chemins de la philosophie, France Culture, 23 août 2017, [en ligne], URL : https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/melange-de-genres-44-certains-laiment-chaud-de-billy-wilder (consulté le 08 août 2018).

[iv] D’après Tony Curtis.

[v] TAMAGNE, Florence, op. cit.

FRAISE ET CHOCOLAT

Séance du 9 juillet 2018

 

Titre original : Fresa y chocolate

Réalisation : Tomás Gutiérrez Alea et Juan Carlos Tabío

Scénario : Tomás Gutiérrez Alea et Senel Paz (d’après sa nouvelle El Bosque, el lobo y el hombre nuevo)

Avec : Jorge Perugorría, Vladimir Cruz, Mirta Ibarra 

Durée  1h51

Production : Cuba/Esp/Mexique (1993)

La Havane, 1979. Diego, homosexuel raffiné, aime son pays mais se situe en marge du projet castriste du fait de sa sexualité, réprimée par le régime. Il fait la connaissance de David, un jeune et beau militant communiste qui le surveille, soupçonnant en lui l’ennemi. Mais les rapports entre eux vont, contre toute attente, évoluer… Énorme succès à Cuba, puis un peu partout dans le monde, ce film multi-récompensé de Tomás Gutiérrez Alea et Juan Carlos Tabío signe le renouveau du cinéma cubain à l’étranger. Preuve d’une ouverture certaine du régime, il en est aussi la vitrine la plus présentable, et ce mélange entre ‘fraise et chocolat’ n’est pas sans ambiguïtés quant au ‘message’ qu’il veut véhiculer sur l’image des homosexuels cubains, surtout vis-à-vis du public étranger.

Notre invité : Emmanuel Le Vagueresse est professeur à l’Université de Reims. Spécialiste de littérature espagnole, de cinéma hispanique et de séries télévisées, il a écrit, traduit ou co-dirigé une dizaine d’ouvrages et publié une centaine d’articles sur ses spécialités, notamment sur les liens entre gender, eros et politique dans le monde ibérique et latino-américain.

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